Je ne me souviens pas d'où est sortie cette idée sotte et grenue de participer à un truc dont rien que le nom - Forest'Cime – est aux antipodes de mes aspirations vélocipédiques. Qui de Stéphane (Schweitzer) ou Gilles (Sérrié) m'a mis un fusil sur la tempe au moment de signer ? Ou alors ai-je accepté dans un moment de lucidité vacillante, un samedi en fin de soirée sous une alcoolémie discutable ? Toujours est-il que j'ai dit oui pour m'engager sur cette rando dont le profil en dent de scie était prémonitoire de mes sensations. Une dizaine de jours avant le départ, Gilles nous informe qu'il ne se sent pas suffisamment en forme pour participer à la "fête". Sniff, sniff ! Ce sera donc une aventure en duo avec Stéphane !
Quelque 150 participants, dont plus de la moitié d'étrangers, se retrouvent le 27 juin sur la ligne de départ à Arbent. Un speaker anglophone au micro très sonore nous met d'emblée dans une ambiance de kermesse à la shake's pire : ça secoue ! Stéphane a décidé de s'inscrire sur le parcours Performeur (pour les bons), quant à moi, étant donné mon aisance naturelle sur ce type de parcours, j'ai plus raisonnablement opté pour la formule prosaïquement appelée Découverte. Comme si on ne savait pas ce que c'est une côte !
La première étape nous permet d'avaler respectivement 115 km/1900 m et 152 km/2800 m. Un (gros) col d'écart, que j'ai été bien inspiré d'éviter, d'autant qu'avec un départ à 9h, la température monte très vite en cours de sortie ! Les pourcentages des côtes de mon parcours découverte ne sont pas trop élevés, je me persuade que "ça va le faire". Et puis, les ravitos sont pantagruéliques : multiples fruits, compotes, pain, fromage, saucisson, jambon, patates, chips, barres de céréales, boissons (fraîches) en tous genre, et j'en passe. Et ce qui ne gâche rien, les bénévoles sont d'une amabilité à faire pâlir le Maître de salle de la Tour d'argent. Mais la fin de cette première étape me ramène très vite à la dure réalité des randos en terrains hostiles : 6 km d'ascension, pas forcément très pentus (6-7 %), mais avec un soleil qui tape de plus en plus fort sans pouvoir trouver un mètre carré d'ombre. Un belge n'est génétiquement pas fait pour ça.
Au-delà de ne pas cramer son cyclo dès le premier jour, le parcours Découverte présente l'avantage de me faire arriver parmi les premiers à notre hébergement, la base nautique de Bellecin, malgré une vitesse moyenne supersonique (21.8 km/h). Cette base nautique est située au bord d'un lac bleu azur à rendre jalouse la côte du même nom (décidément, on parle beaucoup de côtes…). Un environnement paradisiaque que l'on a hâte de connaitre d'avantage, d'autant qu'il signe la fin des souffrances du jour.
Je déchante quelque peu en découvrant le confort spartiate de ce qui sera notre lieu de repos pour les prochaines 48 heures : une chambre d'une quinzaine de mètres carrés, 4 couchages sur deux lits superposés, une petite étagère par personne, et un coin lavabo – toilette – douche de plein pied (comprenez que l'eau de la douche s'éparpille partout). Des souvenirs de service militaire inconsciemment enfouis dans ma mémoire rejaillissent 37 ans plus tard. A peine le temps de prendre possession d'un couchage et d'installer ma Dream Station Philips (ne fantasmez pas sur de l'audio high-tech, c'est juste l'appareil pour maîtriser les apnées du sommeil), que déjà deux jeunes gaillards (la petite quarantaine) font irruption dans le dortoir. Des bêtes : ils ont fait le grand parcours en à peine 15-20 minutes de plus que moi le petit. Stéphane arrivera un peu plus tard, certes fatigué, mais heureux d'avoir avalé ce premier gros morceau sans défaillance.
Vu la canicule annoncée, le départ de l'étape 2 est opportunément avancé à 7h30. Stéphane me confie qu'il se réservera le choix du parcours à la bifurcation. Allez… je vends la mèche : le grand périple de la veille n'ayant pas été de tout repos, et la température montant plus vite que moi, il choisira sagement de m'accompagner jusqu'au bout pour goûter à son tour à la découverte (111 km/1700 m). Au contraire de la veille, l'itinéraire nous réserve quelques pentes à deux chiffres. Malgré les apparences, je n'y fais pas le poids ; Stéphane m'attendra chaque fois en haut. Le reste de l'étape sera plus v(w)allonné que montagneux, ce qui convient mieux au liégeois que je suis. Tout comme la petite bière servie à l'arrivée avec une collation en guise de déjeuner, certes tardif, mais néanmoins bienvenu.
Depuis la veille, je suis troublé par une forest'cimeuse. N'allez pas imaginer l'inavouable petits coquins, c'est juste qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à notre Valérie (avec 10 ans de plus), jusque dans son timbre de voix. Stéphane confirmera, la notion de ressemblance étant parfois très subjective. Nous roulerons cette fin d'étape avec elle et son mari, dans une formation de quatuor sans cordes (puisqu'il ne plut point, même si l'étape du jour plut).
La troisième journée étant annoncée comme la plus chaude de la semaine, cette dernière étape sera rabotée. Le circuit performeur est annulé, le circuit découverte est rebaptisé performeur, et un parcours raccourci devient le parcours découverte. Tout le monde suit ? Les organismes étant déjà bien entamés par la chaleur et la platitude radine des deux premières étapes, nous optons pour le petit parcours (105 km/1600 m quand même). Cela permettra aussi à Stéphane de ne pas repartir trop tard vers nos contrées parisiennes (moi je reste sur place). Après quelques difficultés concentrées en début de journée, le parcours nous offre une portion très roulante sur le plateau à l'ouest de Bellecin. Nous y serons accompagnés par deux cyclos de la région pour une belle partie de manivelles. Oui je sais, ce n'est pas raisonnable, mais on ne se refait pas !
Le remodelage des itinéraires a perturbé l'organisation des ravitos, qui se limiteront à un seul sur le 105 km, au lointain km 75. Etant aux petits soins palliatifs pour leurs invités, les organisateurs nous ont indiqué des points d'eau sur l'itinéraire, et plusieurs mini-ravitos volants nous sont proposés en cours de route (eau fraîche dans les sacoches des motos suiveuses).
La sortie du plateau s'effectue par une côte d'à peine 5 ou 6%. Rien de rédhibitoire, mais au-delà de l'énergie laissée depuis le début de l'étape, la chaleur se fait de plus en plus pesante. J'accroche la roue de Stéphane en espérant que cela dure. Mais au détour d'un tournant, l'ombre des arbres disparaît, nous laissant sous le soleil de plomb, bitume presque fumant. Je décroche instantanément, et regarde Stéphane s'éloigner inexorablement.
Le reste de l'ascension sera difficile. Le ravito étant au pied de la descente suivante, Stéphane continue et m'y attend. Dès le début de la descente, j'ai la tête qui commence à tourner. Rançon du coup de chaud. Je m'arrête quelques instants pour éviter le pire. La pause d'une quinzaine de minutes au ravito et l'eau fraîche dont je m'aspergeai abondamment la tête me refont une (petite) santé. Il reste 30 bornes.
La dernière côte du (sé)jour démarre en plein cagnard. Je n'avance plus et laisse Stéphane monter à son rythme. Je fais une pause à l'ombre du seul arbre que je trouve sur ma route, avec la ferme intention de faire du stop pour rejoindre le sommet. Ou la version jurassienne de l'option B auvergnate en cas d'indigestion de mercure. Aucune des voitures qui passent ne me parait capable de transporter un vélo, me forçant à reprendre ma route. Une fontaine bien fraîche située à quelques hectomètres me permet de refroidir le bête en surchauffe. Il me reste à gravir 10 km de montées entrecoupées de faux plats et de mini-descentes. Comme beaucoup d'autres cyclos, j'en passerai une bonne partie sur la gauche de cette petite route très peu fréquentée, à la recherche de l'ombre laissée par le relief montagneux. Stéphane, arrivé au sommet depuis un moment, redescendra pour venir à ma rencontre et m'aider à terminer l'ascension. La solidarité aura été totale durant ces trois jours. Les 10 derniers km en faux-plats descendants jusqu'Arbent seront parcourus machinalement par mon organisme fatigué, dans la roue de Stéphane… roule Forest, roule !
Et résumé ? De superbes parcours dans une belle région, une excellente organisation, très sécurisante (fléchage très visible sur l'ensemble des circuits, plusieurs motos accompagnatrices, camionnette d'un vélociste présente sur le parcours et aux départ/arrivée des étapes, voiture balai), et une équipe de bénévoles vraiment très disponible et sympathique. Seul petit bémol, le logement un peu spartiate… mais la chambrée était sympa et on a survécu !!